Nos impressions sur The Shepherd’s Crown - La Gazette du Geek

Nos impressions sur The Shepherd’s Crown

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The Shepherd’s Crown aurait pu être drôle, mais il s’efforce sans succès de jouer les champions d’Heroic Fantasy classique en jouant sur la fameuse « bataille finale entre le bien et le mal…

The Shepherd’s Crown, notre avisRemarque préliminaire : cette critique a été réalisée à partir du livre dans sa version originale.

Entrée en matière :

Ultime texte achevé par Pratchett avant son décès, The Shepherd’s Crown est le quarante-et-unième et dernier roman s’inscrivant dans l’univers du Disque-Monde, ainsi que le cinquième à suivre le personnage principal de Tiffany Aching. Ce livre fut pour moi laborieux à terminer, d’autant plus que, m’ayant mis au prolifique Terry Pratchett il n’y a en définitive pas si longtemps, je ne pouvais me fier qu’à mon expérience de lecture de The Colour Of Magic pour savoir à quoi m’en tenir. Pour être tout à fait honnête, il me fut si difficile de venir à bout de The Shepherd’s Crown que cette critique a été écrite en deux étapes ; j’avais peur d’oublier certains éléments de l’histoire en procédant autrement. Or donc, rendu à 140 pages, sur les 337 dédiées au récit, je puis vous livrer mon sentiment :
On s’emmerde.

Notre critique de Nos impressions sur The Shepherd’s CrownEt alors, attention, quand je dis « on s’emmerde », c’est pas « le livre prend tout son temps pour poser son univers » ou « il y a beaucoup de descriptions très travaillées qui ralentissent l’intrigue ». Concrètement, le style de Pratchett n’a jamais été extrêmement verbeux (après tout, plus l’humour est compact, mieux c’est), et The Shepherd’s Crown utilise intelligemment le monde qui a été construit au préalable pour arriver à demeurer concis. Donc non, quand bien même j’adore les livres qui prennent leur temps, on ne s’emmerde pas à cause du style ou du background. Ce n’est pas non plus « on s’emmerde parce qu’il n’y a pas de combats », non non. Enfin, si, c’est vrai qu’il n’y a pas de combats, et pas d’action non plus, mais à la rigueur pourquoi pas ; toutes les histoires de Fantasy n’ont pas à déballer des batailles à n’en plus finir pour captiver le lecteur. The Colour Of Magic ne présentait, en tout et pour tout, que quelques scènes de combat plutôt superficielles et dispensables ; le livre s’en serait probablement aussi bien sorti sans. Donc là encore, non, on ne s’emmerde pas parce que The Sheperd’s Crown manque de testostérone.

Si on s’emmerde, c’est parce qu’il ne s’y passe rien. Rien, rien, riiiien…
C’est bien simple, je n’ai jamais vu des personnages s’en foutre de l’intrigue autant que dans The Shepherd’s Crown. Il faut dire, à cet égard, que si intrigue il y a, elle se révèle bien ténue : la barrière entre le monde des Elfes-maléfiques-mais-clichés et celui de Tiffany s’affaiblit de jour en jour, et avec la mort de Granny Weatherwax, il ne reste plus personne pour déf… WOH ? Attendez une seconde, Granny Weatherwax a rendu l’âme ? Arrêtez tout ; il faut absolument qu’on écrive 10 pages sur la façon dont Weatherwax réarrange son cottage avant de rencontrer La Mort (qui est un Monsieur, n’oublions pas ; leur entrevue est le meilleur passage du livre pour le moment), puis environ 50 pages sur comment Nanny Ogg et Tiffany nettoient le cottage, enterrent la sorcière trépassée, et tutti quanti, et enfin 30-40 pages bien grasses où le fan-service atteint son paroxysme : des personnages, qu’on a vraisemblablement suivis dans des romans précédents, apprennent la nouvelle et y réagissent, et l’un d’entre eux se rend sur place en personne pour présenter ses derniers hommages.

Nos impressions sur The Shepherd’s Crown
Terry Pratchett

Oui, voilà. C’est un hommage. Mais un hommage, ben ça fait pas un livre. Ça ne fait pas une histoire non plus. Entendons-nous bien : la thématique du départ et du cycle, de la mort, etc. Oui ; tout ça est bien amené et nostalgico-mélancolico-poétique. Je ne dis pas que l’intention est mauvaise, mais n’ayant pas lu les livres où apparaissaient les personnages-caméo, je peux vous le dire : c’est du remplissage et ça ne sert à rien. Et encore, si le livre était long, si l’histoire démarrait tout de suite après ce pénible cérémonial, je n’aurais pas grogné, mais non : le livre fait 340 pages (je suis d’humeur généreuse) et, après 100 pages de « Weatherwax est partie, mais qui va lui succéder ? », c’est 40 pages supplémentaires de Tiffany qui joue les équilibristes entre The Chalk et les Ramtops pour jongler entre le cottage dont elle a hérité et son ancien poste de sorcière « campagnarde ». Et alors là, ça y va : depuis le début du livre, Pratchett s’éclate comme un petit fou à décrire les activités de cette sorcière perpétuellement débordée. Avec « Mark my words », je crois que la phrase qui revient le plus dans ces 140 pages est « There was so much work to do », ou une variation. Et quel travail absolument palpitant ! Fourrer son bras dans le cul d’un mouton, donner naissance à des triplés, réparer une jambe cassée… C’est fou, les bergers sont vraiment des empotés incapables de faire quoi que ce soit sans assistance. Donc, le début de The Shepherd’s Crown, c’est ça : Tiffany vole ici, Tiffany aide untel, Tiffany revole là, on dit à Tiffany « tu devrais te reposer », ce à quoi elle objecte « mais j’ai trop de travail », rebelote. Ah, et y’a un gamin qui se barre de chez lui avec une chèvre.

En attendant, l’intrigue n’avance pas : on a bien droit à quelques passages avec la reine des Elfes-maléfiques-mais-clichés, sauf qu’ils sont manichéens, maladroits, peu intéressants à suivre et prévisibles (oh, un des seigneurs elfes semble remettre en question l’autorité de la reine ! Sacrebleu, mais il finit par prendre le pouvoir ! Gasp !) Je ne voyais pas du tout Pratchett écrire sur ce genre de personnages, et l’impression s’est confirmée : le sérieux, le dramatique et l’oppressant, ce n’est vraiment pas son fort. Sauf que The Shepherd’s Crown n’est pas spécialement drôle non plus… A force de rester englué dans tout le côté « paysannerie rustaude », le livre ne tire plus parti de ce qui faisait le charme même du Disque-Monde : tout ce qui sort de l’ordinaire, toutes les petites touches complètement absurdes mais géniales que Pratchett distillait dans The Colour Of Magic. Où sont passés les mages hydrophobes, toutes les conneries qui me faisaient rire aux éclats quand je prenais ma dose de Pratchett ? Où sont les grands moments d’humour britannique, presque suffocants dans The Colour Of Magic, qui me forçaient quasiment à ralentir ma lecture pour ne pas arriver à saturation ? Dans The Shepherd’s Crown, ce n’est pas la surabondance de burlesque et d’humour qui m’a empêché de tourner les pages, mais bien l’ennui. Aucun enjeu, une histoire qui ne sait pas trop où se situer entre comédie et drame… Très franchement, ces 140 pages m’ont laissé un mauvais arrière-goût.

Critique de The Shepherd’s CrownLes choses se mettent timidement en place avec la rencontre entre Tiffany et ce fameux garçon accompagné d’une chèvre, Geoffrey, qui semble posséder une capacité hors normes : il peut calmer n’importe quel être en vivant et, juste avec quelques mots, résoudre des disputes, amener un mouton réfractaire à rentrer à l’étable, etc. Autant dire qu’avec un pouvoir pareil, l’intrigue était bien partie pour faire sur-place, et ça n’a pas manqué : Geoffrey veut devenir une sorcière, alors que les garçons, pourvu qu’ils soient doués dans l’exercice de la magie, sont traditionnellement mages. Qu’à cela ne tienne, Tiffany prend sur elle de former le bonhomme ; au passage « roman d’apprentissage », où Tiffany Aching cherchait ses repères dans son nouvel environnement et sa nouvelle fonction, succède un second morceau d’apprentissage durant lequel la sorcière emmène son protégé à la grande cité d’Ankh-Morpork. Récif positif parmi cet océan de texte somme toute mignon mais dépourvu d’action, ce retour à la vie urbaine signifie également un retour aux sources de l’humour pratchettien qui nous avait tant manqué. Bien que certaines tentatives soient un peu trop pataudes pour faire mouche (je pense ici à l’interlude sur les arches ferroviaires, plus précisément), l’ensemble est déjà nettement plus agréable à parcourir et renoue avec la patte de l’auteur que l’on avait connu. Pendant ce temps-là, le seigneur elfe-malfaisant-et-téléphoné décoche une flèche sur un de ses laquais pour avoir eu l’outrecuidance de poser une question pertinente, et confirme que le mal unidimensionnel est vraiment d’un indicible ennui. 200 pages ont déjà été abattues ; les antagonistes n’ont toujours pas mis leur sombre-dessein-de-noire-cruauté à exécution. Ça sent la fin bâclée, mais poursuivons.

La tenue du roman s’améliore avec l’apparition (enfin !) d’un enjeu tangible, et l’arrivée de Nightshade dans l’équation nous laissait présager des rebondissements pertinents, mais hélas le roman n’a plus de souffle que pour quelques hoquets d’une sidérante platitude avant le bouquet final : une elfe ancienne-grande-méchante-qui-devient-gentille en aidant deux grands-mères pendant la même journée, et se découvre une amitié inébranlable avec son ancienne-rivale-qui-lui-laisse-une-chance-de-repentance. Du jamais vu, à tel point que je me vois contraint d’utiliser des noms-composés-qui-transpirent-la-lassitude à tout bout de champ. Pendant ce temps, ailleurs, Pratchett nous sert l’habituel rassemblement-des-alliés-un-peu-partout-pour-faire-front contre l’invasion-des-méchants, Tiffany se rend chez le roi des elfes histoire de mettre un peu de nudité dans cette histoire qui, sans ça, aurait possiblement pu captiver un auditoire suffisamment jeune pour excuser les autres défauts de l’œuvre, et nous voici à la bataille conclusive. L’auteur profite de cette occasion pour expédier le personnage de Nightshade dans l’oubli, ou plutôt, le sabrer au propre comme au figuré, vu qu’il ne savait plus trop quoi en faire selon toute vraisemblance, puis nous sort un genre de Deus Ex Machina incompréhensible qui tisse un lien incongru avec le prologue (et le titre du roman, accessoirement), et nous emballe le tout avec des combats oscillant entre le dramatique et le burlesque, ce qui fait qu’aucun des deux effets ne fonctionne, puisqu’ils s’excluent mutuellement… ouf ! Le roman se termine sur un happy ending, la chèvre n’a eu aucune espèce d’impact, les Feegles ne servaient à rien d’autre qu’à complexifier inutilement les dialogues en rajoutant du pseudo-écossais pénible à lire, et le pouvoir de la pierre du berger n’a jamais été expliqué.

The Shepherd’s Crown est, sans conteste, un roman qui a tenté de faire tout et n’importe quoi en même temps, mais qui n’a en définitive réussi qu’à remplir la seconde partie de ses objectifs. L’humour est éclipsé au profit d’un dramatique qui ne s’assume pas, beaucoup de passages sont dispensables, l’action tarde à démarrer, les personnages ne sont pas assez caractérisés pour laisser d’impression notable car on peut les résumer en une phrase chacun (si si, essayez : Nanny Ogg est une vieille lubrique, Tiffany est une bosseuse bien brave, Geoffrey est un mec calme, Earwig est une m’as-tu-vue…) et le bouquin essaie de caser une pseudo-morale bancale sur les quelques pages qu’il a consacré à son twist narratif : la venue de Nightshade, l’ancienne ennemie de Tiffany, dans le Disque-Monde.
Il y a beaucoup d’autres Terry Pratchett à lire, et celui-ci était, je l’espère, le pire de tous.

En bref :

Je ne sais même pas à qui recommander ce bouquin, sinon aux fans de Terry Pratchett les plus endurcis, lesquels sauront peut-être pardonner à The Shepherd’s Crown les maladresses qui s’entassent au fil de ses pages. Ce livre aurait pu être drôle, mais il s’efforce sans succès de jouer les champions d’Heroic Fantasy classique en jouant sur la fameuse « bataille finale entre le bien et le mal » avec des antagonistes fatigués d’enfiler le costard du méchant monolithique. Ce livre aurait pu avoir du rythme, mais il ne se met en branle qu’à partir de la 200ème page. Enfin, ce livre aurait éventuellement pu plaire à un public jeune et indulgent, mais il s’évertue à glisser autant de références sexuelles que possible, dans un effort futile pour montrer qu’en dépit de ses raccourcis narratifs horriblement simplets, il posséderait assez de poils au menton pour séduire un public adulte.

Que ce soit en termes d’humour, d’épique, d’action, de jeunesse ou de maturité, il y a mieux. Bien mieux.

par Maxime Duranté

Crall

Seigneur des geeks de toute la terre, fondateur et rédacteur en chef de La Gazette du Geek, force de la nature mais, surtout, geek qui boit du vin et mange des paupiettes de veau à quatre heure du matin.

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