Séries et S-F : y a-t-il un tueur en série au scénario ? - La Gazette du Geek

Séries et S-F : y a-t-il un tueur en série au scénario ?

Share Button

Voilà quelques années déjà que les héros de nos séries télé ont tendance à tomber raides morts comme des mouches. Explications.

Un dossier consacré à la violence dans les sériesLorsqu’on se penche d’assez près sur les séries TV actuelles, et plus particulièrement sur le genre de la science-fiction sur le petit écran, on peut rapidement se rendre compte qu’une mode semble s’être installée depuis quelques temps : la mort brutale des personnages principaux. Si le phénomène est souvent pointé du doigt avec la série Game of Thrones, qui appartient d’ailleurs au genre de la fantaisie médiévale, il semble malgré tout que la S-F n’échappe plus à cette tendance.

Sans passer en revue le catalogue des productions de ces dix dernières années, nous allons donc nous efforcer de mettre en lumière un changement profond dans la manière d’appréhender l’héroïsme dans les séries de science-fiction. Ce bouleversement passe d’ailleurs par le rapport étroit que les personnages principaux entretiennent avec la mort : ils la côtoient, certes, mais en sont aussi victimes.

Mourir, un standard imposé assez récent ?

La première équipe de Stargate SG-1

Avant 2010, il était difficilement envisageable de faire mourir à la chaîne les héros d’une série. Souvenez-vous de Stargate SG-1, Smallville, Battlestar Galactica, X-Files, ou encore, pour les plus âgés, Code Quantum. La mort d’un ou plusieurs protagonistes était, à cette époque, beaucoup plus rare et, surtout, généralement moins choquante. Si l’on prend pour exemple l’excellente Battlestar Galactica, on peut constater plusieurs choses. Tout d’abord, les personnages principaux y sont mis en danger dans plusieurs situations mais, les ressorts de la tragédie ne reposent pas sur leur mort : l’exil, la peur de l’ennemi et la tension durant les combats sont des thèmes forts et ce sont eux qui dominent l’histoire.

Battlestar galacticaEn elle-même, la mort d’un ou plusieurs héros n’est pas le seul élément qui permet de faire avancer l’intrigue. Certes, le suicide de Dualla et l’exécution de Gaeta bouleversent la narration, mais ce sont des morts qui s’inscrivent dans une véritable logique : le désespoir et la difficulté à faire face au quotidien conduisent l’une à se tirer une balle dans la tête, tandis que l’autre choisit de comploter contre Adama et finit par causer sa propre perte et celle de Tom Zarek.

Néanmoins, ces personnages sont secondaires. Seules les morts de Karah Trace et de Laura Roslin sont une forme de résolution de l’intrigue. Cependant, elle ne surgissent pas dans le récit comme un coup de théâtre. Karah est un personnage instable, en proie à l’autodestruction, et sa mort annoncée se déroule en deux actes : sa disparition physique lors du crash de son vaisseau puis, de manière inexpliquée, son retour sur le Galactica et enfin sa mort spirituelle à la fin du dernier épisode. De la même manière, le décès de Laura Roslin est amorcé depuis plusieurs saisons avant que le personnage ne perde la vie. Dans ce cas particulier, Battlestar Galactica ne met pas ses personnages à mort gratuitement.

Les trois sœurs de Charmed

Parfois, la disparition d’un personnage est tout simplement due à des problèmes d’entente entre les acteurs et la production. Ce fut le cas pour Sliders, ou Charmed, avec la mort du professeur Arturo (John Rhys-Davies) et celle de Prue Halliwell (Shannen Doherty). Si elles étaient marquantes, ces morts n’étaient en revanche pas destinées à faire avancer l’intrigue, et se révèlent donc anecdotiques.

Du héros increvable à l’hécatombe

Ces quelques séries, prises pour exemples, fonctionnent donc sur un schéma assez traditionnel qui met en scène une poignée de héros capable de survivre à presque tous les dangers.  Avant Lost, diffusé entre 2004 et 2010, les productions qui tuaient leurs personnages principaux étaient rares.

Star Trek, la série originale

Souvenez-vous, de ces deux monuments de la science-fiction : Stargate et Star Trek, la série originale. Les deux fonctionnent d’ailleurs sur le même principe, à tel point qu’il ne fait aucun doute que Brad Wright a directement puisé son inspiration dans les aventures de l’équipage du vaisseau Enterprise. Autour du Capitaine Kirk, du docteur McCoy, de Scotty et de Spock, les personnages secondaires tombent comme des mouches, tandis que les événements les plus dramatiques n’arrivent que très rarement à seulement blesser l’un des héros. C’est exactement la même chose avec Stargate SG-1, fiction dans laquelle on retrouve les mêmes thématiques et surtout les mêmes types de personnages. On pourrait d’ailleurs, sans s’attarder trop longtemps dessus au risque de se retrouver hors-sujet, établir des parallèles assez révélateurs entre plusieurs personnages :

Dans Star Trek, saison 1, l’équipage mis en avant est composé d’un chef charismatique qui aime souvent plaisanter sur les situations mises en scène, Kirk, d’un médecin, McCoy, d’un scientifique extraterrestre supérieur physiquement aux humains, et d’un ingénieur capable de résoudre tous les problèmes mécaniques, Scotty.

Dans Stargate, l’équipe SG-1 comporte aussi quatre membres principaux :

– Un chef charismatique, le colonel O’neill, caractérisé par son humour pince sans rire

– Un égyptologue, le docteur Jackson

– Une scientifique/ingénieur, capable de résoudre tous les problèmes, Samanta Carter.

– Un alien, Teal’c, plus fort et plus résistant que les humains

La série V des années 80Ces ressemblances troublantes entre les deux séries nous montrent surtout des archétypes du héros à qui rien, ou presque, ne peut arriver. Mike Donovan, dans la série originale V, incarne lui-aussi ce genre de personnage indéboulonnable. Si certains de ses compagnons meurent, comme par exemple Willie (incarné par Robert Englund, plus connu dans le rôle de Freddy Kruegger), l’enjeu n’est pas leur mort, mais bien l’histoire en elle-même.

Cependant, l’idée de faire passer les personnages et leurs émotions avant l’histoire et le contexte dans lequel ils évoluent n’est pas née avec la série Game of Thrones. Ce n’est peut-être pas non plus à The Walking Dead qu’on doit cette tendance, puisque la violence et la mort s’expliquent avant tout par le sujet traité. Pour voir apparaître un genre nouveau qui a donné le ton dans la science-fiction, il faut remonter en 2004, avec Lost. L’île sur laquelle les naufragés se sont échoués est le lieu idéal pour un huis clos angoissant. Or, c’est justement l’aspect psychologique qui prend progressivement le dessus au fur et à mesure que l’intrigue se développe. La fin de la série, beaucoup critiquée, signe d’ailleurs la fin de la plupart des personnages. Il faut dire que beaucoup d’entre eux avaient déjà succombé avant la dernière saison. Depuis ce temps, il semble qu’un nouveau concept soit né : quand une série repose exclusivement sur ses personnages, la meilleure manière de créer des rebondissements bon marché est de les faire mourir. C’est ainsi que nous sommes entrés, sans crier gare, dans l’ère des scénaristes tueurs en série !

Tuer, la solution branchée pour faire remonter l’audience !

Image de Lost

Ce n’est peut-être donc pas une coïncidence si la production de Lost se termine l’année où commencent celles de The Walking Dead et de Game of Thrones, les deux séries les plus piratées du moment ! 2010 semble marquer un tournant décisif en matière de divertissement sur le petit écran. Violence et mort, semblent désormais s’imposer de manière systématique. Il n’y a d’ailleurs pas que dans les série US que le phénomène se développe. Torchwood, le spin-off de la série britannique Docteur Who, change  ainsi radicalement de direction entre les saisons 2 et 3, lorsque Jack Harkness en est réduit à sacrifier son propre petit-fils. Auparavant, c’est le personnage d’Owen qui perdait la vie à la fin de la saison 2. Une disparition teintée de tragique et de pathétique, puisque seulement quelques temps après être revenu à la vie, le personnage finit par mourir à nouveau…

La série DefiancePlus récemment encore, c’est Defiance qui semble verser dans la démesure. Alors que la première saison ne montrait que des personnages assez lisses, l’audience est parvenue à se maintenir sur la saison suivante. Un succès qui peut non seulement s’expliquer par un traitement plus mature de la psychologie des personnages mais aussi par une approche globalement plus sombre de l’univers qui compose la série. Néanmoins, avec la mort de Tommy et la disparition complète de la famille de Rafe McCawley en l’espace d’un seul épisode, on peut tout de même se demander si les scénaristes de Defiance ne tentent pas par tous les moyens de coller à un genre. Les séries actuelles font mourir leurs héros, et peut-être est-ce là révélateur d’un besoin de la part du spectateur.

La tragédie classique du petit écran ?

Qu’il est loin le temps de la tragédie classique ! Un groupe d’élus sur lequel le destin, les conventions sociales et l’histoire semblent faire peser un poids incommensurable, voilà pourtant une description qui pourrait coller aussi bien aux œuvres de fiction actuelles qu’aux pièces classiques. Pourtant, il y bien des différences. Pour commencer, là où la tragédie classique s’adressait à une poignée de privilégiés, les séries sont destinées à un public plus populaire. Cela signifie que la résolution d’une intrigue ne s’impose plus aux spectateurs comme par le passé. Désormais, c’est celui qui regarde une fiction qui décide de l’avenir de son avenir : une série qui ne fait pas assez d’audience est arrêtée.

Tom Mason et les héros de Falling Skies
Falling Skies

Face aux difficultés rencontrées, on peut donc aisément imaginer que les scénaristes sont de plus en plus tentés d’emprunter la voie de la violence et de la mort. Falling Skies, dont la production a commencé il y a quatre ans, n’a depuis pas cessé de gravir l’échelle de la violence. Si la famille de Tom Mason (les héros principaux) s’en sort plutôt bien,  beaucoup de personnages secondaires sont en revanche sacrifiés en masse. La véritable perversion est peut-être de leur accorder une importance non négligeable dans le scénario et la narration,  avant de finalement passer à autre chose en les faisant mourir  brutalement. C’est le cas de Lourdes à la saison 4, par exemple…

Oui, mais alors quoi ?

Comment pourrions-nous conclure cette réflexion autour de la science-fiction dans les séries ? Tout simplement en commencant par remarquer certaines évidences. Il est assez clair que les héros de S-F qui durent sont aussi, paradoxalement, ceux qui meurent, et ce n’est pas Jon Snow qui dira le contraire. Le temps où John Crichton et ses compagnons voyagaient à bord de Moya dans Farscape est révolu. Depuis Lost, nous, consommateurs de séries us, avons intégré les codes de cette oeuvre comme un standard. Plus exactement, les producteurs en ont fait un standard. La mort n’est plus réservée au personnages secondaires, la psychologie des personnages et le « réalisme » font désormais partie intégrante des oeuvres de science-fiction. Il n’y qu’à regarder l’excellente web-série française Le Visiteur du Futur pour s’en convaincre. Lors de la troisième saison, Judith meurt. L’humour est pourtant l’une des constituantes essentielles de l’oeuvre de François Descraques…

Le visiteur du futur

Toujours est-il que la disparition du personnages incarné par Justine Le Pottier, qu’elle soit due au départ de l’actrice ou au script original, se fait par le biais de flashbacks qui ont quelque chose de très hollywodien et ne sont d’ailleurs pas sans rappeler ceux qui ont fait le succès de Lost…

Vers toujours plus de violence ?

Il est bien difficile de prévoir quel sera le chemin emprunté par les séries de science-fiction au cours des années à venir. Néanmoins, nous pouvons déjà constater que les attentes du publics ne sont plus les mêmes que par le passé. Poussés par le besoin de garder un audimat suffisant, les scénaristes se conforment de plus en plus à la tendance du moment : de la violence, des morts et un brin de psychologie (parfois de bazar). Cela ne signifie pas que nos séries actuelles sont mauvaises, bien au contraire, mais plutôt que nous, public, ne voulons plus voir de héros indestructibles.

Superman, on n'en veut plus !

En cela, la chose est bien révélatrice des maux de notre société occidentale privilégiée à qui, en définitive, ces produits de consommation (car il s’agit bien de produits) s’adressent : même ceux qui nous font rêver doivent souffrir. Même s’ils sont encore présents au cinéma, on ne peut désormais plus s’investir dans les mythes des super-héros de l’après-guerre. Marvel : les agents du Shield, spin-off plutôt intelligent est plutôt révélateur. Après seulement trois saisons, la série a déjà fait mourir un personnage principal, rendu handicapé un autre, et mutilé le dernier…

Notre société ne croit donc plus en un idéal héroïque. Plus exactement (ou plus inquiétant), elle croit en un modèle qui ressemble davantage au soldat américain qui donne sa vie en Irak plutôt qu’en une sorte de Superman à qui rien ne peut arriver.

Mais ceci est un autre débat…

Crall

Seigneur des geeks de toute la terre, fondateur et rédacteur en chef de La Gazette du Geek, force de la nature mais, surtout, geek qui boit du vin et mange des paupiettes de veau à quatre heure du matin.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *